Emmanuelle Briat, Julie Genelin, Frédérique Hervet, Cristelle Lucca, Eve Pietruschi, Ming-Chun Tu
Du 10 septembre au 31 octobre 2026
Prenons le temps d’observer, de poser notre regard au sol et à 360 degrés, pour nous attarder face à chaque plante, admirer sa finesse, ses couleurs, ses pétales et découvrir un monde dont nous avons encore beaucoup à apprendre. Ravivons nos envies d’apprécier chaque être vivant devant lequel nous pouvons aiguiser notre sensibilité. Arrêtons-nous face aux fleurs spontanées, aux éléments parfois minuscules dont les couleurs et la lumière attirent l’attention et suscitent l’interrogation. Considérons ces fragments, ces espèces végétales, ces matières naturelles comme des témoins du passage du temps, du cycle des saisons.
J’ai en moi des souvenirs de marches en forêt, des moments passés à cueillir des fleurs, à sentir leurs odeurs, à cultiver des moments d’enchantement face à la beauté de ces petites merveilles, si délicates, ces violettes, ces muguets, ces coquelicots, ces jacinthes sauvages, qui annoncent le printemps. Celles-ci éveillent chaque fois mon attention et m’amènent à honorer ces découvertes, à méditer sur le soin que nous pouvons leur apporter en jardinant, en soignant les plantes, en découvrant leurs vertus, en passant du temps à les observer. Aujourd’hui, j’éprouve une gratitude envers toutes les personnes qui ont apporté du soin au jardin, lieu d’émerveillement, d’attention : les amis jardiniers, ma famille, les artistes sensibles au monde végétal.
Cette exposition invite à revivre ces petites attentions que l’on peut s’offrir en partageant un regard, un sourire face à une fleur, face à un paysage. Elle est aussi le lieu d’une expérience de relations tissées au long cours avec des artistes, jardinières, cueilleuses, marcheuses, amies des plantes, qui m’ont ouvert la porte de leurs univers poétiques. J’apprécie leur attachement à certains paysages, à des fleurs, à des odeurs, qu’elles m’ont fait découvrir au gré des visites d’atelier.
Glaner, cueillir des fleurs requiert un soin porté à leur fragilité. Précieuses pour celles et ceux qui les considèrent et les ramènent comme des petits trésors, ces plantes rappellent le lieu de la rencontre. Les cueillettes de plantes invitent à regarder avec attention les espèces bio-indicatrices. Ces trouvailles incitent à renouer avec un environnement proche, tout en apprenant à ralentir pour humer le parfum des fleurs, observer leurs formes, leurs textures : une attitude artistique relevant d’une présence contemplative, méditative. Une conscience de la nécessité de s’octroyer du temps pour s’imprégner d’un lieu et cultiver un désir de curiosité.
Clarisse Le Bas, herboriste et historienne de l’art écrit dans son très beau livre Le temps du végétal : « Il n’existe pas de mauvaises herbes pour le botaniste ou l’herboriste. Chaque graine qui germe a pour mission de rééquilibrer un sol et rares sont les plantes sauvages communes qui ne sont pas médicinales. »1 Suivons cette belle parole.
L’expérience de la marche et de l’herborisation relève de l’écoute, d’une ouverture à des rencontres et de l’envie de connaître les vertus des plantes, certaines comestibles, certaines médicinales. Le monde végétal est si riche qu’il suffirait de s’accorder du temps pour apprécier toutes ses subtilités, admirer, ressentir un bien-être, une forme d’apaisement, un désir d’être là, présente : une conscience d’être vivant parmi tous ces vivants.
C’est au cœur de sa maison dans les vignes du Beaujolais, que Cristelle Lucca crée ses œuvres, ses dessins sur papier, réalisés à l’encre de Chine, aquarelle, charbon de bois et dorure, telles des fenêtres ouvertes sur des moments d’émerveillement, de douceur, d’humilité face au vivant. Marcheuse, observatrice du cycle des saisons, lectrice, attentive au langage des plantes, au silence, à l’instant présent, à la poésie des fleurs, l’artiste nous invite à savourer avec gratitude chaque rencontre avec un végétal, à prendre soin de ces êtres fragiles, à s’arrêter pour en apprécier les lignes, les couleurs, à percevoir leur capacité à pousser, à s’adapter face au bouleversement climatique.
Frédérique Hervet récolte des fragments d’images issues de l’histoire de l’art, notamment asiatique, pour composer sa série des Porteur de paysage. Le mouvement de déplacement du paysage qu’on porte, celui que nous traversons, le poids du monde, la fragilité de la vie, celle qui bascule se révèlent dans cette série associant suminagashi, pointe sèche, encre et chine collé. Les Martine, petits théâtres qu’elle nomme ainsi en référence aux albums jeunesse belges créés en 1954, eux aussi, nous amènent à nous raconter des histoires, à nous fabriquer des mondes. Ici, ce sont les végétaux qui inspirent sa composition, des jeux de changements d’échelle, une sensation de flottement comme pour nous inciter à suivre le fil d’un récit.
La série de gravures à la manière noire, volontairement découpées, décadrées, de Ming-Chun Tu nous incite à observer au plus près des lichens, ces organismes entre champignons et végétaux, indicateurs scientifiques pour observer notre environnement. Ses impressions qui paraissent se ressembler, suscitent un regard attentif sur la beauté des forêts dans lesquelles elle apprécie marcher. L’artiste nous amène ainsi à mieux observer ces êtres vivants minuscules fascinants que nous pouvons observer sur les écorces et dont il existe une grande variété. Un livre en format pliant horizontal donne à voir telle une écriture, un chemin, ces êtres vivants. En l’ouvrant, de diverses manières possibles, notre regard circule de dessins en dessins : un déplacement mental.
Les dessins d’Eve Pietruschi, artiste jardinière, cueilleuse, marcheuse, sont d’une grande délicatesse. Ils constituent une ode à la beauté de l’instant présent, à ces moments passés à se fondre dans le paysage, à savourer les moments de rencontres, à ralentir pour mieux être présent. Ses oeuvres sur papier entre ligne dessinée et cueillette, élégantes, subtiles, suscitent l’émerveillement, le désir de s’approcher et de découvrir la beauté de ces petits trésors, plumes, feuilles, algues et autres éléments naturels. L’artiste, profondément sensible nous amène à redécouvrir le plaisir de la marche, de l’écoute, de se poser et d’humer les odeurs de plantes : des expériences qui stimulent nos sens et ravivent de beaux souvenirs, ceux qui nous restent.
Les tableaux végétaux d’Emmanuelle Briat où elle associe des végétaux et des empreintes de fleurs encouragent l’observation attentive de chaque plante cueillie lors de ses marches. Cette artiste nourrie de ses voyages et de son enfance en Afrique, curieuse, mue par une envie constante d’affiner ses connaissances sur la flore invite elle aussi, à observer la beauté des plantes, clématite, feuille de palmier, hortensia, bambous, qu’elle récolte, fait sécher délicatement, conserve avec soin depuis des années. Ses travaux, tels des écritures du végétal, nous incitent à regarder les plantes, avec plus d’attention, à nous sentir faisant pleinement partie du vivant. D’autres œuvres sont le fruit de gestes patients, d’entrelacement, comme pour honorer les espèces végétales rencontrées…
Julie Genelin, artiste au grand cœur, voue une attention à la poésie du quotidien, aux présences qui appellent son regard et l’invitent à s’arrêter. Sa pratique photographique relève d’une forme de cueillette. Elle saisit des moments, des petites curiosités, qu’elle tend à préserver. Une photographie d’un bouquet de graines suscite la joie, l’accueil, invite à tendre la main vers l’autre, transmettre à chacun sa confiance en sa capacité d’agir : une attitude généreuse que cultive l’artiste, un prélèvement d’un instant suspendu. Ces graines sont pour elle symboles d’idées qui germent et qui grandissent. Un geste de soin, de lumière, de poésie, de douceur. Soleil – Glace, autre image, également glanée, montre un instant de lumière, la poésie du cycle de transformation de l’eau. Pour l’artiste, il s’agit de nous inciter à prendre le temps de regarder, de transmettre un goût pour la patience.
Les artistes de cette exposition nous font revivre des expériences semblables à celles que nous pouvons avoir lors de marches, les sens en éveil, durant lesquelles nous savourons un délicieux moment, ressentons la chaleur du soleil, le vent, écoutons le chant des oiseaux. Cette exposition vous invitera à prendre le temps de contempler, de méditer sur la beauté du vivant, de regarder au plus près, de porter votre attention au sol, aux arbres, à ces plantes face auxquelles vous continuez de vous émerveiller, d’étudier leur morphologie, découvrir leurs secrets, leurs bienfaits. Prenez le temps de regarder avec amour, patience et humilité, celles dont nous avons grand besoin aujourd’hui pour nous relier et revivre des moments de joie partagée.
Pauline Lisowski