Caroline Kennerson : un regard sur la fragilité des formes du vivant

Exposition personnelle,

Caroline Kennerson fait partie de ces artistes, curieuses, en alerte, à l’écoute des découvertes scientifiques, engagées dans des réflexions sur les relations fertiles entre l’art et la science. Durant ses promenades à Chamonix, dans cet environnement en proie au bouleversement climatique, l’artiste prend le temps de vivre des moments de contemplation. Elle savoure ces instants comme des expériences d’émerveillement, aiguise sa curiosité, regarde au sol, affute son regard, collecte des lichens, des champignons, des os, qu’elle considère comme précieux. Un potentiel infini de formes pour affiner ses connaissances et s’interroger sur les ressemblances entre les règnes du vivant. La phylogénie, étude des liens de parenté entre les êtres vivants, constitue l’un des points de départ de sa pratique artistique. À l’origine de ses œuvres, ce sont les images scientifiques et médicales qui constituent de formidables sources d’inspiration pour ses dessins d’une grande finesse, d’une délicatesse, qui nous engagent d’autant plus à appréhender la fragilité du vivant. Je suis particulièrement touchée par le soin qu’elle porte aux matériaux et aux supports qu’elle emploie, nous incitant à renouer avec notre sensibilité pour ce qui est là sous nos yeux.

Diversité des formes du vivant

Si le dessin botanique permet de comprendre, d’étudier les plantes, Caroline Kennerson joue avec les codes de celui-ci. Je pense aux dessins de Francis Hallé, notamment ceux regroupés dans le livre La beauté du vivant et au livre Formes artistiques de la nature (1904) d’Haeckel, biologiste qui a aboli les frontières entre l’art et la science. Les travaux de sa série Chœur rendent visibles un répertoire de formes invisibles à l’œil nu, de manière à nous laisser libres de créer mentalement des associations entre elles.

Dans sa série Monographies végétales, réalisée sur papier Wenzhou, à l’image d’une planche de flore revisitée, elle prend soin de dessiner différentes parties des plantes adventices, celles qu’on ne prend habituellement pas le temps de voir alors qu’elles sont si importantes pour la biodiversité au quotidien. Le papier, imprégné de l’encre végétale de la plante dessinée, devient également un espace de rêverie pour cheminer à la découverte du végétal, l’étudier, l’observer au plus près.

Entrons ensuite progressivement dans les profondeurs de ses grands dessins au fusain et laissons notre regard pénétrer dans les forêts, lieux de rêverie et de conscience du cycle de la vie et de la mort. Je songe à ces temps d’immersion, aux sensations de relations avec les arbres, ces êtres vénérables. Certains donnent à voir des hybridations, des réseaux, des ramifications présents aussi bien dans les végétaux que dans notre propre corps.

L’expérience du dessin est pour l’artiste un moment de méditation, une expérience durant laquelle elle est pleinement concentrée, absorbée. Ce temps long l’amène à revivre des promenades, également à appréhender avec humilité la vie végétale, animale, minérale. Cette expérience de lenteur est aussi propice à la méditation, à une présence, à un ancrage : un art du dessin qui implique de s’approcher pour mieux voir. Remarquons également sa dernière série de trois gravures réalisées à partir de la même plaque retravaillée, imprimées de plus en plus clair jusqu’à effacement, où seul le gaufrage reste. Celle-ci nécessite une observation d’autant plus fine.

Des trouvailles devenues des merveilles

Attardons-nous face à ses colliers composés de disques vertébraux de faon et apprécions la rencontre délicate entre des ossements et la pierre de granit. Dans les œuvres qu’elle nomme si justement In memoriam, l’artiste redonne une seconde vie à ces traces de présences qui ont suscité chez elle un certain étonnement, un respect et le désir d’un assemblage pour leur redonner une nouvelle vie. Plus loin, une plante porte une colonne vertébrale de faon, qui sans tendon ne se tient plus du tout, celle-ci semble soutenir l’animal. Au fil des mois, un croisement s’opère, un soutien mutuel entre deux éléments, la vie et la mort semblent se relier : une preuve de la résilience de la nature. Caroline Kennerson admire à la fois le tout petit, les lichens, les champignons et les grands êtres vivants, ces arbres aux ramifications, boursouflures parfois qui nous intriguent et nous incitent à nous questionner. « Cette attitude nous permet ainsi d’étendre la relation éthique que nous impose le respect à toute chose, aux animaux, aux plantes, aux phénomènes naturels, aux paysages, tout en conservant la plus grande considération pour leurs singularités et leurs différences, les plus grandes comme les plus ténues » écrit Joëlle Zask dans Admirer[1]. Ses trouvailles, lichens, champignons disposés dans des petites vitrines ainsi que ses petits dessins minutieux encadrés dans des cadres anciens sont délicatement installés composant un cabinet de curiosités.

Des images ambiguës et des entrelacements de formes de vivants

Un jeu du regard est également au cœur de ses œuvres, notamment dans ses images ambigües, qui nous ouvrent, dans un aller-retour d’une vision de loin à une certaine proximité, un espace d’imagination. Caroline Kennerson observe également les images médicales comme un répertoire de sources d’observation, de compréhension du monde invisible. En s’approchant de ses œuvres réalisées dans des boîtes de pétri, je m’interroge sur la fragilité de l’ensemble des êtres vivants et sur l’importance de tisser des liens entre eux. Dans sa série Se mettre au vert, le végétal est associé aux cellules du corps humain. L’artiste nous rappelle combien chaque vivant est à considérer pour sa juste valeur.

Ainsi, dans cette exposition, l’artiste nous invite à prêter attention aux interdépendances dans la nature. Ses œuvres proposent une expérience perceptive propice à la méditation et à prendre en considération la biodiversité ordinaire, à nous attarder sur les êtres minuscules, sur ce qui parfois échappe à notre regard, à ralentir afin de continuer d’aiguiser notre curiosité car le monde naturel est riche de sources de recherches, suscitant l’intérêt de philosophes, d’écrivains, d’artistes, de scientifiques.

Pauline Lisowski


[1] Joëlle Zask, Admirer, Editions Premier parallèle, p. 181